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Sinistre

Scrogn | 29 janvier 2012

Dans le confort de sa voiture, Sylvie poussa un juron bien senti. Puis un autre. Et encore un autre. C’est qu’elle adorait dire des gros mots à l’insu de tous. Ainsi, en secret, elle faisait voler en éclats l’image de la madame parfaite qu’elle pensait véhiculer parmi ses “dossiers”.

De manière unanime, on la percevait comme une personne trop stricte, avec un dos aussi raide que les directives administratives dont elle se faisait la championne, avec des plis au bas des lèvres aussi amers que les documents officiels qu’elle chérissait tant, avec un creux entre ses yeux aussi sévère et sans appel que le règlement qu’elle se faisait une joie de faire appliquer. Glaciale, elle l’était. Bien plus que la température qui régnait à l’extérieur de son véhicule.

Dehors, des flocons frileux tombaient comme avec regret sur l’automobile de cette furieuse travailleuse du social. Il faut dire que Sylvie avait eu une entrée offerte par son administration pour un concert de jazz, lequel démarrait dans moins de deux heure. Non pas qu’elle était une férue de cette musique, mais elle était tout juste assez mélomane et suffisamment pingre pour apprécier la gratuité d’un billet. Il y avait de quoi être énervée. Très.

D’autant que la vieille folle qui la faisait se déplacer aussi tard avait été, non pas une source, mais un véritable torrent de problèmes.

Madame Suzanne était un pilier, certes un peu croulant mais indéniablement présent du quartier. Depuis ses dix-huit-ans, dès qu’elle eut épousé ce coureur de jupons invétéré qu’était Georges, elle semblait être devenue le symbole même de la sainte femme. Monstrueusement patiente, incroyablement attentive, odieusement douce, elle avait accueilli avec une gentillesse abyssale non seulement toutes les sortes d’estropiés de l’âme des alentours, mais aussi les infidélités de son mari. Mais, visiblement, sa bonté n’avait pas suffi à retenir le pantalon de Monsieur, lequel avait définitivement rompu avec ses devoirs d’homme marié, quelque part entre le jeune printemps et le babillant été de 1959.

À l’époque, les plus charitables des langues de la paroisse avaient avancé que la bonté radieuse de Madame Suzanne avait eu raison de la perfidie de Georges. On pensait que l’époux adultère s’était enrôlé dans l’armée américaine pour défendre l’Asie (au mieux) ou s’était envolé vers les mers porto-ricaines pour détendre son trop peu d’amour auprès d’autres femmes (au pire).

Madame Suzanne avait vieilli, s’était ratatinée, emprisonnant dans sa carcasse voûtée une douleur indicible. Pas seulement cette blessure mais aussi ce espoir déraisonnable : Georges reviendrait un jour ou l’autre. Aussi, la pauvre femme s’accrochait à sa maison, construite par son mari pièce par pièce. Il ne fallait rien changer sinon Georges ,à son retour, serait furieux.

Lorsque Sylvie s’extirpa enfin de son véhicule, elle avait des mots lourds de menace qui fourmillaient dans les gencives. Elle qui jugeait depuis longtemps déjà que la place de la vieille folle était dans un centre pour séniles. Mais évidemment, les voisins qui avaient grandi sous les ailes de madame Suzanne avaient rué dans les brancards. Ils avaient juré faire bloc pour défendre leur forteresse de tendresse gratuite. Et le juge susceptible de l’interner avait marché.

Ainsi, les habitants du quartier de diverses générations s’étaient relayés pour fournir repas, ménage, repassage, soins et présence. Les plus âgés se bousculaient pour parler du “bon vieux temps”, les adultes pour encore confier leurs petits secrets et les plus jeunes pour se sentir voler sur les ailes de ses histoires. Tout le monde y trouvait son compte. Tout le monde, sauf Sylvie. La bafouée. Celle-là même qui refusera, avec entêtement pour elle, dans son avenir sans amis, sans famille, un placement dans un centre mais qui l’imposait sans aucun état d’âme pour ses dossiers. Sylvie avait le tampon “classé” comme ultime ambition.

La championne de l’administration, paperasse sous le bras, frappa lentement à la porte avec la même solennité qu’un magistrat rappelant la foule à l’ordre. En tant que représentante de l’Ordre, on ne se s’abaisse pas à effleurer la sonnette comme le commun des mortels. Non. On se manifeste comme la Justice.

Une petite souris grise ouvrit timidement. Sylvie la connaissait de vue, celle-là. Effacée comme de la craie sur un tableau noir mal essuyé, cette poussière avait pourtant la ténacité de son espèce. Jamais très loin, toujours en suspens, Chantal virevoltait entre sa marmaille, son mari, ses parents et sa voisine avec une discrétion affirmée.

“Oui ? Ah ! Madame Sylvie ! Nous vous attendions. C’est que nous ne connaissons pas les termes de l’assurance. Madame Suzanne refuse que nous touchions au plafond. D’ailleurs, mon homme nous a clairement recommandé de ne toucher à rien avant votre arrivée.”

Sylvie sourit.

” Avant votre arrivée et surtout celle de l’entreprise dûment mandatée par l’assurance de Madame Suzanne, qu’il a rajouté.”

Sylvie renifla avec un air méprisant.

” Rassurez-vous, Chantal. Les ouvriers arriveront sous peu. Je les ai appelés dès que vous m’avez avertie. Bon, alors, qu’est-ce qui se passe, au juste ? ”

La petite souris grise fondit en larmes. Sylvie soupira, exaspérée.

” Je faisais le ménage à l’étage. Je sais que Madame Suzanne n’y vit plus, vu son état, mais elle a toujours tenu que la maison soit propre au cas où Georges reviendrait. Vous comprenez ? ”

La soldate de la rectitude opina du chef. La vieille folle avait au moins eu la présence d’esprit de sauvegarder son petit patrimoine. Minuscule patrimoine. Ridicule patrimoine.

Georges avait acheté un terrain tout juste assez grand pour y caser une maison de poupée et un jardin potager pour lutin, peu de temps avant ses fiançailles officielles. Avec l’aide (et l’argent de son futur beau-père, avait-on susurré), il avait construit une fort jolie cabane. Salon, cuisine, salle à manger et micro salle de bain au rez-de-chaussée, deux chambres et toilettes sous les toits.

Après toutes ces années et espoirs déçus, Madame Suzanne s’était résignée à n’habiter que le niveau inférieur de sa demeure. Mais, dans un doux entêtement, elle avait exigé que le son logis soit d’une propreté irréprochable. Au cas où, Georges…

Chantal raconta, entre deux hoquets pitoyables, qu’elle venait de tirer la chasse d’eau d’en haut lorsqu’elle avait entendu un bruit douteux, en bas. Un ploc-ploc désagréable, sur le plancher de ce qui fût la salle à manger à l’époque, de ce qui était la chambre de Madame Suzanne aujourd’hui.

De la porte d’entrée où elle se trouvait, Sylvie voyait parfaitement la petite silhouette de la vieille folle se bercer dans sa chaise favorite, dans l’angle opposé de la fuite et l’entendait psalmodier son éternel refrain : “Georges ne sera pas content quand il reviendra, Georges ne sera pas content quand il reviendra…”.

L’heure avançait gaiement, le concert de jazz ne l’attendrait pas. Sylvie prit les choses en main de fer. Du coin de l’oeil, elle vit la camionnette des spécialistes se garer devant sa propre voiture.

” Tout va bien. Il ne s’est rien passé. Il ne se passe rien. Une entreprise arrive. Elle va réparer les dégâts. Et tout va rentrer dans l’ordre.”

La vieille folle gémit alors que les hommes entraient bruyamment avec leurs matériels et leurs propos rassurants.

” On ouvre le plafond, on assèche et une autre équipe viendra refaire le tout, plâtre et peinture compris. ”

Sylvie grimaça son sourire professionnel de on-se-dépêche-je-n’ai-pas-que-ça-à-faire.

Rapidement, un escabeau fut mis en place. Dans la chaise, tapie dans son passé, Suzanne ronchonnait. Et quand l’ouvrier eut fini de crever le plafond imbibé d’eau, tout tomba : la vie de Chantal, la carrière de Sylvie, les mâchoires des ouvriers, le squelette coincé depuis plus de cinquante ans.

Madame Suzanne eut un sourire ravi :

“Enfin, Georges ! Tu es revenu !”

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Caïn

Scrogn | 13 novembre 2011

La peine allait être prononcée. Le tribunal semblait frémir de toutes ses boiseries tant l’ambiance était lourde. Tout le monde attendait. Les journalistes, agrippés à leur stylo. Le public, avide de croire partager un grand moment de justice. Les jurés, perdus dans leurs questionnements éternels. Les familles des victimes, anéanties.

Francis faisait partie des parents éplorés. Sa fille, Léa, avait aidé à l’arrestation du pitoyable monstre. Les policiers avaient retrouvé de l’ADN de son meurtrier sous ses ongles. C’est qu’elle avait combattu son agresseur de toutes ses forces, puisant dans son instinct de survie, du haut de ses sept ans. Grâce à son courage, on avait rapidement retrouver la trace de Mike, dûment fiché pour ses multiples viols, ses tendances pédophiles et ses exploits d’exhibitionniste.

Même si aucune autre trace n’avait été retrouvée sur les huit autres petites victimes, le modus operandi était si particulier que les membres du jury n’avaient pas hésité. Les fillettes avaient toutes été soumises à l’outrage écoeurant puis étranglées. Et comme si cela ne suffisait pas, le monstre leurs avait découpé les paupières comme pour les forcer à contempler éternellement l’horreur dont elles avaient souffert. Mike était le coupable. Seulement, il avait commis une erreur. Il avait rencontré de la résistance et n’avait su la gérer.

Dans un silence de crypte, le juge prononça les paroles qui allaient mener le coupable au fond de son couloir. Trente ans de prison. Francis fit un rapide calcul. Machinalement. Mike sera libre à l’âge de cinquante-cinq. Suffisamment jeune et frustré pour recommencer. D’autant qu’il avait retiré un plaisir indicible de ses méfaits et surtout un sentiment de toute puissance.

Francis serra les poings. Il voulait croire que Léa pouvait enfin reposer en paix. Sa fille chérie. Morte trop tôt et dans des conditions atroces, emportant sa mère dans un tourbillon de chagrin. Le père se leva péniblement. Il devait sortir. Tout de suite. Dans un brouillard épais, il dut écarter des micros, des caméras, des gens.

Dans l’habitacle de sa voiture, il se sentit presque en sécurité, malgré les coups insistants sur les vitres. Il se concentra, respira profondément et se fraya un chemin parmi la foule.

Il roula environ une heure en pleurant. Puis il vit l’Arbre. Il le visa et appuya sur l’accélérateur. Il mourut sur le coup.

Le plus immonde, c’est qu’il versait des larmes sur son sort. Pas sur ses huit victimes, injustement attribuées à Mike.

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Une question d’honneur

Scrogn | 11 septembre 2011

Vous commencez à me connaître. Je ne vous ai jamais déçus. Allez, parce que c’est vous, je le prouve de nouveau.

Il semblerait que, selon une théorie fumeuse, une sale salle de bain se lave. Y compris le sale sol de celle-ci. Jusque-là, tout va bien. J’ai fini par m’y résoudre. Sauf que, un sol fraîchement lavé, c’est comme le vernis à ongle que je ne mets jamais : faut que ça sèche. Ceci expliquant certainement cela.

C’est donc avec toute ma graisse grâce naturelle que j’ai glissé. Et, dans un réflexe d’une pitoyable futilité, j’ai tenté d’attraper le lavabo pour éviter à ma divine personne un écrasement humiliant. Ma main droite qui passait dans le coin par hasard, a entrepris de frapper le rebord en porcelaine de la sinistre vasque. Très mauvaise idée. Car, non seulement mon fondement a goûté la dureté d’un carrelage au moelleux tristement inexistant mais en plus un de mes doigts (et non des moindres) a voulu voir ailleurs.

Les affreux, revenant de l’école, ont trouvé une mère clopinante avec un problème majeur.

Oui. Majeur.

Je ne sais si vous avez remarqué mais il existe des extensions utiles sur une main. Et il semblerait que Dame Nature, dans son sens sublime d’humour, ait octroyé un rôle bien particulier à chacun de nos doigts. Même celui du milieu. D’autant que ce dernier trône au centre du champs de bataille. Autant dire que, sans lui, nos paluches sont beaucoup moins rigolotes. Ou pas.

Devant les chats qui ricanaient dans leur barbe et leurs moustaches, j’ai bloqué les jointures de mon membres douloureux avec un ruban de pansement bien épais. Si le résultat était efficace contre la douleur, il avait une désagréable tendance à maintenir mon majeur dressé. Du genre, envers et contre tout.

Durant la séance de devoirs, l’Affreux Jojo me fixait d’un air admiratif. Limite béat. Enfin, “me fixait”, c’est beaucoup dire. Il regardait intensément ma partie blessée.

Fichtre, me dis-je, aurait-il chez lui une once d’empathie ?

Que nenni.

Scrogn : À quoi penses-tu, mon Affreux-Jojo chéri ?

L’Affreux-Jojo (désignant du menton mon majeur blessé) : À ça.

Scrogn : Ne t’inquiète pas, mon trésor. Je vais très bien.

L’Affreux-Jojo : Non, ce n’est pas ça. (Aaargghhh) C’est que je n’en reviens pas.

Scrogn : …?

L’Affreux-Jojo : Ben, là, tu es grossière, vulgaire et agressive tout le temps, mais tu as le droit. Personne ne va te punir . Tu en as de la chance, toi ! Ppffff….

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Temps mort (3/3)

Scrogn | 12 septembre 2010

Le lendemain soir, après avoir passé la journée caché dans une cave à me bichonner pour mon ultime rendez-vous, je repris le même chemin que la veille, sans avoir cette fois-ci la soif de tuer. Juste le besoin douloureux et irrésistible de revoir Bianca. De l’écouter parler de cette voix suave qui, faute d’avoir damné un saint, sauvait l’âme d’un monstre. De respirer cet air qu’elle avait la grâce de transformer en parfum lourd de sensualité et de pureté.

Le coeur battant la chamade, je longeais la palissade avec toute la prudence que me permettait ma fébrilité. J’arrivais enfin à l’endroit exact où j’étais tombé sous le charme de Bianca. Elle n’était pas là. J’eus l’impression que mon âme se brisait, que je m’effondrais en moi-même. Avait-elle menti ? Tout à coup, la porte de sa maison s’ouvrit, laissant passer l’homme de la veille qui s’effaça pour que Bianca puisse sortir à son tour. Tranquillement, l’air de rien, elle se rapprocha de ma position.

- Bonsoir Mike. Vous avez passé une bonne journée ?

Le même émoi envahit mon être et paralysa ma langue. Je ne pouvais que la dévorer du regard.

- Et bien ? Vous n’avez rien à me dire ? Vous n’êtes pas heureux de me voir ?

Je ne voulais surtout pas la décevoir. Pas ma Bianca. J’ai dit alors la première chose qui me passait par l’esprit et qui me rongeait de façon sublime le coeur :

- Je vous aime.

Elle n’a pas ri de moi. Elle ne s’est pas moquée de moi. Elle ne s’est pas échappée. Elle s’est juste contentée de hausser ses épaules tristement.

- On ne tombe pas amoureux aussi vite. Nous ne nous connaissons même pas. Vous êtes comme un papillon de nuit : attiré par une simple petite lueur.

J’eus une bouffée de fièvre orgueilleuse et, sous le volcan de mes sentiments, ma gorge se libéra enfin :

- Vous ne croyez pas au coup de foudre, Bianca ? Pouvez-vous affirmer que rien ne peut se passer par un seul regard ? Que rien ne peut se créer, indestructible et éternel, grâce à un souffle commun ? Pensez-vous sincèrement que des sentiments ne peuvent naître d’un simple battement de cils ? Répondez-moi, Bianca ! Êtes-vous vous à ce point désabusée pour piétiner un phénomène qui est bien au-dessus de nous ? Pouvez-vous faire taire le vent ? Pouvez-vous rendre le soleil terne ? Pouvez-vous empêcher la pluie de nous baptiser ? Tout ceci parce que vous êtes une athée de la vie ? Bianca, vous êtes sans pouvoir devant mon amour !

- Roméo et Juliette…

- Pardon ?

- Une tragédie qu’il m’a déjà lu…

Du menton, elle désigna l’homme campé sur le perron qui semblait vouloir adopter résolument des attitudes de garde du corps.

- Ah ! Et cela se termine comment ?

- Comme une tragédie : mal.

- Mais vous ne m’avez pas répondu, Bianca. Vous ne croyez que je puisse déborder d’amour pour vous ?

Elle ouvrit la bouche quand soudain…

Soudain, une main me saisit par la peau du coup. Littéralement. Et plutôt que de recevoir cette réponse tant espérée, j’ai entendu une grosse voix tonner avec fierté :

- Tiens, tiens, tiens ! “La Terreur” ! Depuis le temps qu’on veut te coincer ! Ton compte est fait, mon bonhomme !!!

Alors qu’on m’arrachait à mon amour, Bianca cria :

- Mike ! Mike ! Je t’aime !

Ainsi donc, elle me tutoyait à son tour. N’y a-t-il pas de preuve d’amour plus grande ? Sans même que nos corps ne se touchent, elle m’acceptait enfin dans sa douce intimité.

Instinctivement, je me suis tordu le cou pour apercevoir du coin de l’oeil l’homme du perron foncer vers ma bien-aimée et la kidnapper pour l’enfermer dans la maison.

Groggy comme j’étais, je n’ai que peu de souvenirs entre mon transport et ma rétention en tant que telle.

En pleine nuit, je me suis retrouvé derrière des barreaux. Je pense que mes compagnons de cellule auront plus de chance que moi. Ils auront droit à un procès, même sommaire. Moi, je suis foutu. Mon passé me rattrape. Et pour un tueur en série, avoir peur de la mort, cela relève du gag. Cela ne fait pas sérieux.

Derrière la porte vitrée qui nous séparent de des décideurs, je sais que mes geôliers préparent la piqûre létale. Au petit matin, je suis mort.

C’est dommage. Je suis sûr que Bianca et moi aurions fait de magnifiques petits chatons.

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Temps mort (2/3)

Scrogn | 29 août 2010

Apprenant de mes erreurs passées, je me suis appliqué à ne vivre qu’à l’ombre. Le jour nous rend facilement repérables. La nuit, avec quelques prudences, nous rend invisibles. Aussi me terrais-je jusqu’aux derniers rayons du soleil avant de vagabonder dans les rues. De toute manière, un prédateur de ma trempe ne pouvait agir autrement.

La ville pardonne difficilement aux minables de la vie. Ou est-ce la vie qui pardonne difficilement aux minables de la ville ? Avouez que vous avez déjà croisé ces ratés crottés et que vos yeux ont, par instinct, cherché refuge auprès d’un repère transpirant le propre et l’ordre. Mais la nuit, dit-on, tous les chats sont gris. Combien de silhouettes vacillantes, certaines vomissant dans le caniveau y ai-je croisées ? Ces mêmes personnes qui iront demain au travail, fraîches et nickels. Vous vous reconnaissez peut-être. Mais moi, contrairement à vous, je ne me suis pas renié. Jour et nuit, je suis moi : un monstre.

Voyez, j’ai aimé la noirceur avant d’aimer Bianca. Ma douce chérie.

La première fois que je l’ai vue, c’était par hasard. Enfin, pas tout à fait. J’ai entendu dire que les tueurs en série préféraient sévir dans leur territoire, question de confort. Moi pas. Au contraire. Il serait dommage qu’on me reconnaisse, non ? Aussi, j’ai profité du crépuscule pour étendre mon terrain de chasse. Vers l’ouest, courant après les derniers râles du soleil.

Ma première victime, je l’ai violée dans mon quartier. Grâce à elle, j’ai appris que ces femelles, pourtant si aguichantes, hurlaient, griffaient et se débattaient lorsque je voulais cueillir mon dû. Salopes. Toutes des salopes. Sauf Bianca.

Par la suite, j’ai appris à tuer. C’est que je détestais entendre crier. Alors, j’égorge. Les “glou-glou” sanguinolents me rappellent un petit ruisseau de mon enfance, qui gazouillait derrière la bicoque branlante de mes tortionnaires. C’était mon seul refuge. Que voulez-vous. Je dois être un de ces romantiques qui s’ignorent et que vous avez ignorés.

N’allez pas croire que toutes ces victimes ont fait de mon sommeil un brouillon. Bien au contraire. C’est reposant de savoir que je ne suis pas le seul à en avoir bavé. J’ai juste élargi juste ma communauté de sans-âme. Car j’en fais partie. De toutes mes tripes. J’en suis même venu à me demander s’il existait autre chose que des viscères dans notre corps.

Et c’est bien là que je me suis fourvoyé. J’ai un coeur. Pas celui qui a disparu devant la terreur de mes victimes. Non. Celui-là même qui s’arrêtera de battre bientôt. D’ailleurs, un tueur en série n’est pas censé avoir de sentiment. C’est bien pour ça qu’il va se servir chez les autres.

Et pour ces raisons, j’ai traversé maintes fois la moitié de ma ville : éviter de me faire repérer, éprouver des sensations, violer et tuer. Tout un programme.

Je me suis mis en marche alors que le soleil mourait. J’ai poursuivi son agonie tout en voulant semer la mort. J’errais mollement lorsque je l’ai vue. Ma Bianca.

En fait, ma chance ressemblait plus à une fuite éperdue. J’avais repéré une victime. Celle qui ne demandait rien à personne et qui semblait passer son temps à vouloir se fondre dans le décor. La femelle terne par excellence. Elle devait revenir d’une promenade sans but pour revenir dans un foyer sans joie. Dans une ruelle, j’ai voulu l’attaquer. L’idiote s’est débattue et a tenté de fuir. Sa course l’a amenée directement sous les roues d’une voiture qui roulait trop vite. J’ai vu le chauffard sortir de son bolide en oscillant de terreur . J’ai vu la foule de curieux s’amasser autour d’une silhouette sanguinolente et affalée sur le macadam. J’ai entendu le conducteur pleurer. J’ai entendu la troupe de voyeurs murmurer son horreur. Si jeune et crever ainsi.

J’ai déserté la scène en espérant ne pas me faire remarquer. C’est ainsi que j’ai atterri derrière la clôture de Bianca. Pour être tout à fait honnête, je dirais que je me suis retrouvé entre la palissade et la haie épaisse de cèdre. Une excellente cachette et l’endroit parfait pour tomber amoureux. Mais une cachette pour le moins inconfortable, vous en conviendrez.

Entre deux branches de conifères, j’ai entrevu ma Bianca. Ma bien-aimée.

Elle était assise, au milieu d’une cour aux airs bâtards de parc mais trop grand pour fleureter avec un jardin. Ses épaules parfaites, si pâles sous le clair de lune, avaient ce petit quelque chose de résigné aristocratique. Déprimé et digne à la fois.

- Psitt ! Psiiiiitttttt !!!

Quel magnifique discours ! Mais je n’avais rien trouvé de mieux comme entrée en matière. Ses yeux, d’émeraude doré, qui se perdaient rêveusement dans un bosquet de roses l’instant d’avant, ont assassiné mon âme à ce moment précis. Vous ne pouvez comprendre ce qu’un seul regard peut faire avant d’y avoir succombé. Beaucoup en parlent, peu y survivent.

Elle a donc tourné sa tête vers moi. Un frisson qui ressemblait à un tsunami des chaumières fit tressaillir son dos et m’inondât d’une vague de sentiments inconnus. Était-ce l’amour ? Avoir chaud et froid en même temps, ressentir des picotements furieux et des douces caresses, se sentir vivant et mort à la fois ? Je n’en savais rien. Je ne sais toujours pas. Mais , une chose est sûre, jamais je n’avais été bouleversé à ce point.

D’une démarche un peu raide, elle fit quelques pas vers ma direction. Sans se rendre contre la barrière. Juste ce qu’il fallait pour déguerpir et pour entamer la fin de ma vie.

- Qui êtes-vous ? Qu’est-ce que vous voulez ? Que se passe-t-il ?

Sa voix détruisit les derniers remparts de mon âme loqueteuse.

- En fait, ma jolie, je dois rester discret. Question de sécurité. Et ma mère n’a pas eu le temps de me donner un nom, trop pressée qu’elle était de se débarrasser de ma personne. Mais tout le monde me connait. On m’appelle “La Terreur”, ma mignonne. Et toi ?

Même si elle tiqua légèrement devant mon ton familier, elle ne parut guère impressionner par mon côté délinquant.

- “La Terreur” ? Dois-je m’en contenter ?

- Je pense me souvenir que mon prénom est Mike, répondis-je tout penaud.

Jamais personne ne m’avait tenu tête ainsi. Comme quoi, la douceur recèle des armes bien surprenantes. Devant mon désarroi retentissant, elle me darda d’un regard quasi létal tant il était empreint d’une nonchalance charitable.

- Toutefois je connais votre réputation. “La Terreur” est un personnage tristement célèbre.

Pour la première fois de ma vie de meurtrier, j’eus honte de mes méfaits sanglants. Et comme si cela ne suffisait pas, j’avais l’impression d’avoir le cerveau en panne de répartie. Pourtant, il m’était crucial de briller devant mon étoile chérie. Alors que je cherchais désespérément une réponse spirituelle, elle vint à mon aide :

- Vous devriez partir maintenant. Si j’en crois tout ce brouhaha, la foule ne tardera pas à venir.

- Effectivement. Vous serez ici demain soir ? À la même heure ?

Par coquetterie, elle ne releva pas mon vouvoiement subit. Derrière elle, sur le perron de la maison, un homme lui intimait l’ordre de rentrer, rendu certainement inquiet par les évènements de la rue. Avant de rompre le charme, Bianca me promit d’être au rendez-vous. D’une démarche discrètement chaloupée, elle regagna ses pénates.

J’ai dû rester deux ou trois minutes contre la barrière, à vouloir suspendre le temps. Puis, mon instinct de survie reprit le dessus. Je me suis enfui. Mais pour mieux revenir une dernière fois.

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