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Scrogn | 25 janvier 2011

Encore un petit poème bien maladroit, écrit au cours de mon adolescence. Contrairement à ce que vous pourriez penser, j’étais réputée pour être très rigolote (du moins à l’époque)…

Je serai de ces malheureux qui croient
Sans même avoir vécu,
Que le bonheur n’existe pas
Ou n’existe plus.

Je serai de ces êtres aphones
Qui tendent la main,
Qui acceptent ce qu’on leur donne,
Mais qui ne demandent rien.

Je serai de ces chiens abandonnés
Qui cherchent à travers la plaine
Un maître à qui se donner,
Même s’il n’en vaut pas la peine.

Je serai de ces poussières grises
Qui s’accrochent, affolées,
Et qui ne lâchent pas prise
Mais qui sont toujours foulées.

Je serai de ces pauvres ombres
Qui ne partent jamais,
Qui expirent au crépuscule sombre
En étreignant celui qu’elles aimaient.

Je serai de ces regards las
De vieil homme qui espèrent encore
Un retour se dessiner là-bas
En attendant sa mort.

Je suis…

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La part des anges

Scrogn | 19 juin 2009

“Où vas-tu si vite, Monsieur ?”

L’homme hésita avant de s’arrêter. Il aurait bien pu ignorer le garçonnet mais quelque chose le retint. Pourquoi être grossier avec des enfants alors qu’on les somme d’être polis ?

“ On ne t’a jamais appris à voussoyer les grandes personnes, petit ? Et puis qu’il ne faut pas parler aux inconnus ?”

L’enfant fronça son petit nez avec un air de dégoût outré.

“Voussoyer ? Non. Mais je sais tant d’autres choses que tu ignores…”

“Vraiment ? Et aurais-tu l’obligeance de me donner un exemple de ta sagesse sans limite ?”

“Bien sûr.  Je sais pourquoi l’eau est transparente. C’est parce que le ciel est vaniteux.”

L’homme ne pût réprimer un léger sourire. La poésie innocente de l’enfant le touchait. Et voilà bien longtemps qu’il n’avait pas ressenti au coeur une brise aussi légère et pure. Il décida de prolonger cet instant de grâce avant de reprendre sa route. Sa longue route. Son chemin de croix.

Ses pensées aussi pessimistes rompirent le charme. Une ride douloureuse lui barra le front. Le petit s’en émut. Les coeurs simples ont souvent la compassion facile.

“ Tu as perdu quelque chose, monsieur ?”

“On ne peux pas dire ça puisque je n’ai rien. Je poursuis ma quête.”

“C’est quoi, ta quête ?”

“Je ne sais pas.”

“C’est idiot de ne pas le savoir.”

“Non. Tant de gens vivent sur terre sans savoir pourquoi. Je saurai quelle est ma quête lorsque je l’aurai terminée. Une quête, c’est une question en suspens.”

“Mais quelle est ta question, alors ?”

“Je ne la connais pas encore. Mais je sais que je dois la chercher”.

“ Et la réponse, dans tout ça ?”

“Toute interrogation ne nécessite pas obligatoirement de réponse.  Tout problème ne demande pas forcément de solution.”

“Ah… Je comprends…”

Mais l’air dubitatif de l’enfant démentait ses dires.

“Je peux venir avec toi, Monsieur ?”

“Tu n’as aucune bonne raison de me suivre ou de me précéder. Tu ne cherches rien, toi.”

“Je suis en quête d’une quête. Ça te va ?”

L’homme ne répondit rien. Seulement, sa main s’attarda dans son dos et se perdit dans son passé. L’angelot papillonna une question :

“ Tu es mort quand, toi ? ”

“ Je ne sais plus. Je crois même que je ne l’ai jamais su. J’ai agonisé si longtemps…Tu saisis ? J’ai tant lutté que j’en ai mangé ma bouée de sauvetage. Un jour, de guerre lasse, j’ai lâché prise et j’en suis mort. ”

L’enfant faillit heurter l’homme quand ce dernier se figea brusquement.

“ Que t’arrive-t-il, Monsieur ? ”

“Que suis-je devenu alors ? Que suis-je maintenant ? Un fantôme, une âme errante, un damné ?”

“Rien de tout cela. N’as-tu pas encore compris que nous n’étions que…

des…

souvenirs…

bientôt oubliés ?…”

Et le soleil disparut avec eux.

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Un train nommé souvenir

Scrogn | 7 mai 2009

La lecture d’un bon petit blogue de derrière les fagots a eu le don de me rappeler une petite scène à laquelle j’ai assisté, il y a quelques années.

S’il est un lieu où l’observation de nos semblables est enrichissante, c’est bien le hall d’une gare, surtout quand votre train a du retard. Aussi, pour patienter,  je laissais mon regard errer sur la foule qui s’amassait en ce lieu, passablement pressée et un tant soit peu agacée des ralentissements ferroviaires. 

Ce jeune homme qui embrassait distraitement sa petite amie tandis que celle-ci le dévorait des yeux avec une intensité douloureuse. Ce père exaspéré qui tentait de gérer sa marmaille déchaînée, tentant de sauvegarder les derniers vestiges de son sang-froid à coups de sourires gênés .  Cette vieille dame qui refaisait pour la sixième fois l’inventaire de son cabas à l’agonie en marmonnant d’un air furieux. Et tous ces gens qui couraient, sans se voir et sans s’entendre. Puis, je la vis.

Une petite fille qui n’avait pas encore atteint l’âge de raison et qui semblait avoir perdu la sienne, toute rousse dans un manteau vert. Plantée dans la jungle de la gare, elle pleurait à gros bouillons, les deux mains crispées sous son menton. Autour d’elle, la faune s’agitait, ne lui accordant aucun regard, les yeux rivés sur le tableau d’affichage et sur son nombril.

Finalement, une jeune fille de dix-sept ou dix-huit ans s’approcha de la petite :

- Que t’arrive-t-il, ma chérie ? Tu es toute seule ? Où sont tes parents ?

 L’enfant leva des yeux inondés vers cette inconnue secourable et hoqueta lamentablement qu’elle avait perdue sa maman.

- Ne t’inquiète pas, nous allons la retrouver très vite. Viens avec moi, nous allons demander à la dame de la gare de d’appeler ta maman avec le haut-parleur. Tout ira bien.

La jeune fille saisit doucement la menotte encore potelée et entreprit de fendre la foule laborieusement pour atteindre le comptoir d’accueil. Mais au fur et mesure que ce convoi spécial s’acheminait, un changement pour le moins étrange s’opéra. Alors que la gamine se calmait, la grande sentit ses yeux picoter. Bientôt, les joues de l’une ruissellaient de larmes tandis que le visage de l’autre arborrait un air de plus en plus éberlué. 

Enfin, les deux commères atteignirent l’accueil sauveur. La jeune fille sanglotante désigna alors l’enfant abasourdie et parfaitement consolée à l’employée des chemins de fer. Tentant de maîtriser les torrents salés qui s’échappaient de ses yeux, la pleureuse réussit à balbutier “maman” puis “perdue”.

La préposée se pencha par-dessus le comptoir pour évaluer la situation et demanda :

- Laquelle d’entre vous cherche sa maman ?

Ça m’a drôlement vexée d’être ainsi critiquée sur ma solidarité lacrymale…

Oups ?

Bon, on va faire comme si je n’avais rien raconté…

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La Salière

Scrogn | 15 juillet 2007

J’ai encore surestimé mes capacités manuelles en débarrassant le lave-vaisselle avec une seule paluche. Ça s’est vu… et surtout entendu :

Chlink-chlink-chlink-chlink…

- Aaaaarrrgghhh et  “$%* de »&* de $*&”, ai-je dit. (voui, je l’ai mal vécu… C’était le service de vaisselle de mon mariage !!!)

Ce douloureux épisode m’a rappelé un petit truc que j’avais griffonné à l’âge de 15 ans. Je vous le livre (sans le briser ni même le corriger).

LA SALIÈRE

J’ai cassé la salière.

J’ai pourtant ouvert comme d’habitude la petite commode qui renfermait, tel un sombre cachot, la vaisselle, mais j’ai cassé la salière.

J’ai bien vu les assiettes empilées, dont le nombre diminuait au fur et à mesure de mes maladresses trop fréquentes. Les assiettes semblaient me présenter ma future victime, la première de la pile, qui me narguait de sa face placide et ouverte. Mais ce soir, j’ai cassé la salière.

Les verres étaient sagement alignés comme des soldats, offrant leurs si fragiles vies à la place des autres. Vides de haine et de vengeance, ils se donnaient à moi, assoiffés de gloire et de grandeur. A leurs morts, ils auront droit à une oraison funèbre durant laquelle on chantera leurs vertus brisées. Je les ai épargnés car j’ai cassé la salière.

Cachées derrière leurs grandes sœurs, les assiettes à dessert étaient les plus impressionnantes de par leur nombre. Il était en effet moins courant que ma malchance s’en prenne à elles, mais quand celle-ci frappait, elle était sans pitié. Aussi, ces pauvres petites périssaient par dizaines entre deux longues trêves. Or cette fois-ci, j’ai cassé la salière.

Les bols à soupe, eux, étaient insignifiants. Creux, gonflés d’orgueil, ces balourds méritaient un châtiment. J’ai donc été injuste puisque j’ai cassé la salière.

Bavardant dans un coin du meuble, les tasses, un poing sur la hanche, se souciaient peu de leur existence. Elles étaient souvent admirées à la place d’honneur sur la table, avec leur jupe soigneusement étalée autour d’elles, fières de leur beauté et de leur faste comme des andalouses. Mais je n’ai pas tué de Carmen, j’ai cassé la salière.

Invulnérables, les ustensiles me riaient continuellement au nez. Les inutiles corridas qui nous opposaient, m’épuisaient. Ils se savaient les plus forts. Chacune de leur chute se terminait par un « olé» humiliant et je m’inclinais alors devant leur supériorité. Mais il n’y a pas eu de corrida : j’ai cassé la salière.

Elle, la défunte, était assoupie paisiblement à côté de son frère, le poivrier. Lorsqu’elle se sentit soulevée par ma main coupable, elle n’a rien dit. Tranquille, infatuée d’une sotte confiance parce qu’elle se savait unique, elle paya cher cette naïveté. Quand elle comprit que je la lâchais, elle poussa un soupir avant de s’écraser lamentablement sur le sol carrelé avec un bref cri d’horreur. Elle est morte sur le coup, elle n’a pas souffert.

Au fond, c’était mieux pour elle.

Elle avait ainsi achevé sa vie d’esclavage. Constamment frappée ou secouée, elle ne savait que verser un flot de larmes cristallines. Elle a fini de pleurer. J’ai consolé le poivrier et le reste de la vaisselle, mais j’ai cassé la salière.

Je l’ai vite enterrée, croyant ainsi échapper à une punition méritée. Toutefois, après de mûres réflexions, je me suis dit qu’il y avait trop de témoins et que l’absence d’un des boucs émissaires sur la table pouvait être facilement remarquée. Le mieux pour moi était de me dénoncer avant que l’on découvre mon crime. On me pardonnera peut-être…Je courus vers Maman et je lui murmurais tout bas, avec des larmes de repentir dans les yeux : “J’ai cassé la salière…”

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Histoire d’eaux

Scrogn | 10 juillet 2007

Il y a quelques rencontres Yulblog de cela, alors que je m’accrochais vaillamment au comptoir, je disais à quelqu’un de très apprécié de par chez nous :

- tsèkechpeuhètrromantikossi, glouglouglou, hips…

Traduction en langage non-éthylique :

- Sais-tu que je peux faire preuve de romantisme dans mes écrits, de temps à autre ? Hummm ! Fameux, ce breuvage ! 

Réponse du-dit copain :

- MOUHAHAHAHAHAHAHAHAHAHA !

Traduction en langage non-éthylique :

- MOUHAHAHAHAHAHAHAHAHAHA !

Vous me direz que beaucoup de bière est passée sous les ponts et dans mon gosier, depuis.

C’est vrai.

Mais comme j’adore amasser ces petites choses pour les sortir quand ça m’arrange (demandez à Guinness)… 

Puisque, surtout, mon tapotage frénétique de clavier n’a pas retrouvé toute sa dextérité (relative), que mes occupations ménagères me bouffent vingt fois plus de temps qu’à l’accoutumée (une main, c’est bien – deux, c’est mieux) et que, par conséquent, mon placotage en souffre, voici un texte écrit, il y a plus d’un an, pour un site qui m’a donné ma chance…

HISTOIRE D’EAUX

Bizarre comme le hasard fait bien les choses, des fois… Je suis à peine installée dans la voiture de location, ce 26 avril 2006, qu’une chanson envahie l’habitacle… Pas n’importe quelle chanson… Une chanson qui semble écrite rien que pour moué (Ma Doué béniguet, quel orgueil !), et qui passe à la radio rien que pour moué… Ariane Moffat semble chantonner mon vécu : “je reviens à Montréal, la tête gonflée de nuages”… Je ferme les yeux et je revois tout…

Je me revois dire un dernier adieu à notre maison, vénérable vieille dame de 150 ans en pierres apparentes, vendue à deux sinistres pinailleurs. Je me revois contempler, le coeur serré, les yeux embués, le peu de poussière qui reste de notre vie en France, en me disant qu’il s’en fallut de peu pour que nous la secouions de nos sandales.. Mais il reste nos amis, qu’on a l’impression d’abandonner lâchement mais dont l’affection indéfectible nous a porté dans nos projets… Je me revois caresser machinalement le petit être tapie dans mes flancs, comme pour le rassurer sur notre avenir. ”Tout ira bien, tout ira bien”. Mais à qui m’adressais-je ?

Puis cette soirée d’adieux chez nos copains, dignement arrosée du fruit de la vigne et du travail des hommes . Ces silences au beau milieu des rires, lorsque la nostalgie profite lâchement de la marée montante des souvenirs. Ô Temps ! Suspends ton vol… Cette nuit presque blanche à écouter la respiration de Guinness, et à demander “tu dors ?”. Eh bien non, lui non plus ne dort pas… Puis ce petit déjeuner pris à la va-vite, le copain qui embarque le mari, les bestioles et nos bagages dans une fourgonnette déglinguée.
- Vous me retrouvez à l’aéroport à midi, sans faute, hein ?
Comme si j’allais arriver en retard pour notre nouvelle vie…
La copine qui se désole toute seule devant ses placards : “je n’ai rien pour vous faire un pique-nique…” T’inquiète, va ! Les séparations de ce type ont tendance à vous combler l’estomac en délestant un peu notre vie.

Les enfants tapis à l’arrière de la voiture, se chamaillant sans grande conviction, les jointures de l’amie trop blanches sur le volant et moi qui laisse planer un regard presque surpris sur ces paysages que je pensais connaître.

Je revois, dans la hall de l’aéroport, la montagne de bagages qui dissimule la moitié de ma moitié. Le regard suspicieux de la digne représentante de notre compagnie aérienne, qui darde mon nombril et me demande : “c’est pour bientôt ?” C’est dingue ce que j’ai envie de répondre en regardant ma montre “J’sais pas, deux ou trois heures…”, juste pour entendre l’éclat de rire de ma cohorte… Mais non, voyons… L’heure est grave. J’arbore mon sourire le plus niais qui soit, en déclarant , faussement ingénue : “dans 2 mois !”. Ah, ben v’là que je me rajeunis de 3 semaines…

Et puis vient ce moment que je redoutais tant. Un simple “au-revoir”, quelques promesses, des tas de “merci” et, bien évidemment, un torrent de larmes que mon engueulade intérieure ne peut réprimer… L’amie s’éloigne, les épaules trop affaissées à mon goût. J’ai encore raté ma sortie…

Notre voyage devait se faire en 2 étapes, via Paris. Le grand dadais (toutou de son état) et la serpillière noire (matou pour les vétérinaires), nous suivent en parallèle, sur un vol de fret. Pour être franche, la première partie de notre voyage m’a laissé que peu de souvenirs, juste un petit goût salé d’embruns lacrymaux aux coins des lèvres. Les enfants sont vaguement déçus d’être dans un petit “n-avion”. Mais l’hôtesse ne tarde pas à les consoler et les ramener à des choses plus terre-à-terre, grâce à une petite collation… dont une partie finira sur le sol, une dans l’estomac jamais rassasié de nos deux petits monstres, et la dernière enfoncée dans les anciens cendriers des fauteuils, au nom de la science. (“je peux mettre ça là, maman ?”-“non, tu ne peux pas.”- scroutch !-“ben si ! Regarde, je peux : ça rentre !”). Il était écrit que j’allais passer l’atterrissage, les mains crispées sur ces foutus cendriers, afin de cacher l’irréparable outrage aux yeux de l’hôtesse….

A Paris, notre escale fut courte et échevelée. Pensez donc ! Réussir à acheter parfum/produits-pas-bon -pour-la-santé, aller une dernière fois AUX toiletteS en une heure sans perdre les héritiers et l’héritage…
Re-décollage… Une fois encore je me dis, agrippée aux accoudoirs de mon fauteuil de gros “n-avion”, que je vais accoucher en plein vol, qu’il y a un candidat au suicide altruiste dans l’appareil, qu’il y aura un problème technique, que… Vous ai-je déjà avoué que je suis, dans ces conditions, d’un naturel foncièrement optimiste ? Nan ? J’me demande bien pourquoi…

Je n’avais jamais remarqué qu’on mangeait tant et si souvent dans les avions. Bah ! Ça occupe… Et dans mon action de grâce, je n’omettrai pas de bénir cent fois l’inventeur des écrans de télé incrustés dans les sièges. Les moufflets ont été d’une sagesse exemplaire. Ce qui s’appelle “acheter la paix sociale”…

La fin du vol approche. Je me tords le cou pour apercevoir au travers du hublot, le paysage tant espéré. Et là, comme mus par une bonté soudaine, les nuages s’écartent pour m’offrir une vue magnifique de l’Oratoire Saint-Joseph. “Bonjour, me revoilà, comme promis…” A la tête ahurie de mes voisins, je comprends que des larmes coulent le long de mes joues. Je profite lâchement du dernier passage de l’hôtesse pour m’essuyer sur sa jupe. Je pense mettre mise à dos toute cette profession. Définitivement.

Dorval (je ne me ferai jamais à l’autre nom…) est noir de monde. Devant les douanes, le long serpentin des arrivants ondule paresseusement. Je suis épuisée. Les formalités pour Guinness se feront sans moi. Après tout, les marmots et moi sommes de respectables (!) citoyens canadiens.

Bien sûr, il fallait qu’une partie de nos bagages échoue piteusement dans un coin. Ils étaient repérables, en plus, les trois énormes cartons-scothés-de-toutes- parts-par-un-puissant-soutien… Allez, zou ! On vogue vers le dernier sésame pour faire tamponner notre liste d’affaires. Un vrai jeu de piste avec tout plein de tampons, gros-castor-grincheux sera content. Puis, enfin, on se retrouve dans le hall de l’aéroport. Ma copine d’enfance doit être là, à m’attendre depuis des heures. La pauvre… Je lui avais pourtant bien dit que nous serions retardés par les formalités… Mais elle, avec son entêtement si touchant, n’avait eu de cesse de me répéter : “Je veux vous voir atterrir”.

Je la reconnais immédiatement. Elle m’avait fait l’amitié de ne pas changer après toutes ces années. Je referme mes bras autour de son cou et j’enfouie mon visage dans ses cheveux pour cacher une nouvelle fontaine de larmes. Bigre ! Je ne pensais pas qu’il m’en resterait après tous ces épanchements. Je suis pleine de “re-sources”…

Ma merveilleuse amie est venue avec son auto-wagon pour y charger le grand dadais et sa serpillière. Une chance, la voiture de location est trop petite pour tout y caser. Elle part avec Guinness pour récupérer les clés de notre véhicule et avancer son char.

Je reste plantée là avec les enfants, mon gros bide et mon sac à main bourré de papiers officiels. Je tends l’oreille pour me replonger dans la musique de mon enfance. J’ai presque envie de m’y noyer, tant je suis ivre de bonheur et de fatigue.

Mais enfin, au loin, je repère le dos large et rassurant de Guinness. “Ralliez-vous à mon panache blanc”, disait l’autre. Aussi je me mets à pourfendre la foule, le ventre en prou, notre survie en bandoulière et les deux enfants en remorque. Hardi, les gars ! Souquez ferme ! Nous arriverons bientôt à bon port…chez nous…

En format original, je rentre à Montréal…

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